Par Marcela Meignan

Le 18 octobre 2026, à Los Angeles, Victoria’s Secret a remis en circulation son image la plus puissante : une femme qui avance, des ailes qui occupent l’espace, une chanson que l’on connaît déjà. Près d’un demi-siècle après sa création, la marque continue de poser une question passionnante à la mode : comment transforme-t-on un sous-vêtement en événement culturel ?

La réponse tient autant au commerce qu’aux silhouettes. Victoria’s Secret a vendu des soutiens-gorge, mais aussi une mise en scène de l’assurance. Son histoire raconte la force de cette promesse, puis les limites d’un idéal de beauté devenu trop étroit pour une partie de son public.

1977 : un secret inventé en Californie

Victoria n’était ni une fondatrice britannique ni une aristocrate dissimulée derrière la dentelle. En 1977, Roy Raymond et son épouse Gaye ouvrent une boutique au Stanford Shopping Center, à Palo Alto. Le récit fondateur est celui d’un homme mal à l’aise lorsqu’il cherche de la lingerie pour sa femme dans les grands magasins. Raymond imagine un lieu plus accueillant pour cet acheteur, avec un décor de boudoir et une référence à l’Angleterre victorienne.

Un catalogue accompagne bientôt les boutiques. Le nom contient déjà un dispositif narratif : la respectabilité en façade, l’intimité en coulisses. Cette fiction européenne est américaine dans son fonctionnement. Elle offre une histoire immédiatement reconnaissable à une catégorie de produits jusque-là souvent présentée de manière pratique ou embarrassée.

1982 : Les Wexner change l’échelle, et la cliente

En 1982, Les Wexner, fondateur de The Limited, rachète l’entreprise pour environ un million de dollars. Il développe une enseigne destinée aux femmes qui achètent pour elles-mêmes, avec une distribution dans les centres commerciaux. Le basculement est décisif : la lingerie devient une destination de shopping, avec ses collections, ses lancements et ses codes visuels.

Le Miracle Bra, lancé en 1993, Body by Victoria en 1999, puis PINK en 2002 donnent des noms distinctifs aux différentes propositions. Le succès commercial repose sur une articulation efficace : rendre le produit facile à identifier et lui donner une vie imaginaire beaucoup plus grande que son usage.

Notre lecture est celle d’une machine de désir particulièrement cohérente. La boutique permet d’acheter ; le catalogue installe une familiarité ; la campagne fait reconnaître un visage ; le défilé transforme ce visage en rendez-vous. Chaque support prépare le suivant. L’extraordinaire du podium rejaillit sur des produits disponibles dans un centre commercial. Cette proximité entre rêve et accessibilité explique une partie de la puissance de la marque.

1995 : du Plaza à la culture pop

Le premier Fashion Show se tient au Plaza Hotel de New York en 1995. Les archives montrent un défilé encore relativement sobre, où la lingerie reste au premier plan. Stephanie Seymour, Veronica Webb et, dans les premières années, Naomi Campbell ou Helena Christensen inscrivent la marque dans le monde des grandes mannequins.

En 1997, la campagne Angels donne une identité collective à plusieurs de ses ambassadrices. Les ailes deviennent ensuite un signe de reconnaissance du podium. En 1999, la diffusion du show sur Internet annonce le futur de la mode comme spectacle partagé à distance. En 2001, la télévision nationale américaine lui donne une autre dimension.

À partir de là, le défilé déborde son propre métier. On peut en parler sans connaître une collection de lingerie : pour une chanteuse, un casting, une apparition, un costume. La marque a compris qu’un rendez-vous culturel circule plus loin qu’une publicité. L’aile fonctionne comme un logo en mouvement.

Les défilés qui ont construit la légende

  • 1995, New York : le Plaza accueille les débuts du format. La proximité avec la présentation de lingerie permet de mesurer le chemin parcouru ensuite.
  • 2000, Cannes : le show quitte New York et rencontre le décor du Festival. La lingerie s’associe au cérémonial des célébrités.
  • 2001, New York : le passage à la télévision nationale transforme le rendez-vous en programme de divertissement.
  • 2006 et 2007, Los Angeles ; 2008, Miami : le spectacle affirme sa géographie américaine, entre industrie du divertissement et imaginaire balnéaire.
  • 2014, Londres : Adriana Lima et Alessandra Ambrosio portent chacune un Fantasy Bra. Taylor Swift et Ariana Grande participent à cette édition où la performance musicale partage l’affiche avec les mannequins.
  • 2016, Paris ; 2017, Shanghai : deux étapes emblématiques de l’ambition internationale du show.
  • 2018, New York : les adieux d’Adriana Lima constituent l’un des grands moments émotionnels de cette première époque.

Le Fantasy Bra résume la logique du dispositif : une pièce de joaillerie dont la valeur spectaculaire produit des images, des titres et une conversation. Il ne faut pas confondre ce prototype d’exception avec le soutien-gorge que l’on achète en boutique. Il sert à faire entrer toute la marque dans le registre de l’événement.

Adriana Lima, la mémoire vivante

Adriana Lima commence à travailler avec Victoria’s Secret en 1999 et devient Angel en 2000. Son départ de 2018, accompagné d’un hommage à sa carrière, semble alors clore un chapitre. Son retour sur le podium en 2024, puis sa présence dans le casting de 2026, montrent combien cette histoire reste attachée à des personnes.

Chez Lima, la marque trouve une intensité immédiatement identifiable : un regard, une manière d’habiter le passage, une présence qui ne se résume pas au costume. Pour une enseigne qui a beaucoup travaillé la répétition de ses codes, cette singularité compte. On se souvient d’un défilé parce qu’une mannequin l’a traversé à sa façon.

Adriana Lima dans le tableau Spring Awakening du Victoria’s Secret Fashion Show 2026
Adriana Lima, Spring Awakening, Victoria’s Secret Fashion Show 2026. Image fournie par Victoria’s Secret / VS Press Room, usage éditorial.

Les visages : Angels et grandes invitées

Il faut distinguer un contrat d’Angel d’une participation au show. Toutes les mannequins qui ont porté des ailes ou défilé pour Victoria’s Secret n’ont pas eu ce statut. Voici les principales générations d’Angels historiques, puis un panorama des grandes invitées ; ce dernier ne constitue pas le registre exhaustif de chaque casting.

Les premières générations : Karen Mulder, Helena Christensen, Stephanie Seymour, Daniela Peštová, Tyra Banks, Laetitia Casta, Chandra North, Inés Rivero, Heidi Klum, Gisele Bündchen et Adriana Lima.

Les années d’expansion : Alessandra Ambrosio, Karolína Kurková, Selita Ebanks, Izabel Goulart, Miranda Kerr, Marisa Miller, Doutzen Kroes, Behati Prinsloo, Rosie Huntington-Whiteley, Candice Swanepoel, Lily Aldridge, Erin Heatherton, Chanel Iman, Lindsay Ellingson et Karlie Kloss.

La génération suivante : Elsa Hosk, Taylor Hill, Jasmine Tookes, Lais Ribeiro, Sara Sampaio, Martha Hunt, Stella Maxwell, Romee Strijd, Jac Jagaciak, Kate Grigorieva, Josephine Skriver, Barbara Palvin, Leomie Anderson, Alexina Graham et Grace Elizabeth.

Les grandes invitées et les nouveaux visages du podium : Naomi Campbell, Claudia Schiffer, Eva Herzigová, Isabeli Fontana, Joan Smalls, Liu Wen, Cara Delevingne, Kendall Jenner, Gigi et Bella Hadid, Irina Shayk, Kate Moss, Carla Bruni, Anok Yai, Imaan Hammam, Vittoria Ceretti, Paloma Elsesser, Ashley Graham, Alex Consani et Valentina Sampaio. Leurs présences rappellent que le casting de Victoria’s Secret a toujours débordé le seul groupe des Angels.

Quand le rêve devient une frontière

La même cohérence visuelle qui avait rendu la marque incontournable finit par l’exposer. En 2018, les propos d’Ed Razek à Vogue sur l’absence de mannequins transgenres et de grandes tailles déclenchent une vive controverse ; il présente ensuite des excuses. La question du casting devient celle de la légitimité du regard : qui décide des corps autorisés à incarner le désir ?

Le show n’a pas lieu en 2019. Il serait réducteur d’attribuer cette interruption à une seule polémique : l’audience télévisée et le modèle commercial étaient eux aussi sous pression. La transformation de la marque exige davantage qu’un nouveau décor.

En 2021, Victoria’s Secret annonce le VS Collective, une nouvelle plateforme d’ambassadrices. En 2023, The Tour ’23, diffusé sur Prime Video, associe mode et documentaire autour de créatrices et créateurs de Bogotá, Lagos, Londres et Tokyo. La marque cherche d’autres récits et d’autres auteurs pour ses images.

2024–2026 : revenir sans effacer

Le retour du défilé, en octobre 2024 à Brooklyn, réunit des anciennes Angels et un casting élargi. Kate Moss et Carla Bruni rejoignent le podium ; Ashley Graham, Paloma Elsesser, Alex Consani et Valentina Sampaio rendent visible une évolution du casting. Cher, Tyla et Lisa assurent la partie musicale. Une nouvelle édition suit en 2025.

À Los Angeles, le 18 octobre 2026, la marque remet le spectacle au centre. Megan Thee Stallion, Tate McRae, KATSEYE et Megan Moroney composent l’affiche musicale. Adriana Lima, Candice Swanepoel, Gigi et Bella Hadid côtoient notamment Anok Yai, Imaan Hammam, Ashley Graham et Paloma Elsesser. Le Fantasy Bra fait lui aussi son retour.

Les tableaux de cette édition font circuler le show des pastels de Spring Awakening aux rééditions de Vintage Victoria, puis aux silhouettes hivernales et cristallines. Cette place donnée aux archives est révélatrice : Victoria’s Secret traite désormais sa propre histoire comme une matière de création. Los Angeles offre un cadre approprié à cette opération, dans une ville où le spectacle fait partie du langage quotidien.

La question décisive reste ouverte. Une marque peut-elle conserver une fantaisie immédiatement identifiable tout en laissant davantage de femmes s’y reconnaître ? Son avenir ne se jouera pas seulement dans un casting exceptionnel, mais dans la continuité entre cette image, les produits proposés et l’expérience réelle des clientes. Les ailes ont survécu. Le sens qu’on leur donne, lui, continue de changer.

Sources & links

Rétrospective documentaire, sans entretien original ni présence revendiquée au défilé. Informations vérifiées pour cette publication le 25 octobre 2026. Photographie d’ouverture : final du défilé 2026 ; portrait : Adriana Lima. Images fournies par Victoria’s Secret / VS Press Room, usage éditorial.

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